histoire d'en faire toute une histoire

Publié le par manou

Papa m’encourage : « Allez, Ivon, vas-y, c’est bien. » J’ai un an et c’est un souvenir que j'ai souvent.

Je suis un peu en retard dans l’apprentissage de la marche par rapport à mes camarade de crèche, mais je me rattrape quand je rampe.

Des courses folles, je ne me rappelle que les écorchures; de me premiers pas j'ai le souvenir de la voix de papa.

Je fais des rimes en proses. C’est mon dada, je n’y peux rien je suis né comme ça. (Celle-ci est de maman).

Maman, mamounette, mamoune ou bien méchante, selon le jour et l’humeur. Une de ses phrases préférée c’est : « matière grasse, tu trépasses » alors avec elle, tout est cuit à la vapeur ou à la margarine. Vous imaginez…

Ah oui, au fait, pardon, je me présente : Je m’appelle Ivon Caduc, j’ai 8 ans et je suis le meilleur pirate de l’ouest (ça c’est mamie qui le dit.)

Mamie, c’est elle qui barre le navire. Un beau trois mât vert et rouge avec une belle sirène à la proue (la proue, c’est le devant) et des feux qui brillent dans la nuit.

Quand papa et maman sont absents en même temps et que je n’ai pas école, c’est mamie qui s’occupe de moi.

Quand elle arrive elle les met pratiquement à la porte « Oui, oui, pas d’inquiétude, comme d’habitude, faites moi confiance ».

Ils sen vont alors rassurés et là, changement de décors.

Elle sort alors de son sac mon costume de pirate, elle enfile le sien, un bandeau sur ses lunette et « tayo ! ! ! ».

Le salon se transforme en bateau de pirate, elle saute par dessus le pont-canapé, transperce le flan de quelques marins d’eau douce qui avaient jurés de nous pendre haut et court, vire de cap et nous prépare des crêpes. Elle joue de l’épée et de la poêle comme personne.

Tous les ingrédients sont dans son sac. Elle a un sac magique mamie, un de ceux qu’on croirait pour l’argent des courses et une petite laine en cas de vent frais. Mais en vrai il n’a pas de fond et regorge de mystère.

Après le goûter, on s’installe devant une des vidéo qu’elle apporte - le plus souvent des histoires de pirates - on s’empiffre de bonbons, allongés à même le sol, des coussins sous le ventre et on pouffe de rire en pensant que si maman nous voyait comme ça, elle en ferait une horrifite aiguë (sorte de jaunisse dans le jargon des flibustiers).

Quand mes parents rentrent, tout est en ordre dans la maison et nous sommes sagement assis à la table dans la cuisine et mamie me lit une dictée.

Papa se demande toujours comment ça se fait que je sois aussi mauvais en dictée, vu que ça fait des lustres que mamie m’y fait travailler.

Moi je lui répond : « c’est comme pour toi et la cuisine, tu patouilles, tu patouilles mais y a jamais rien de bon qui sort ».

Parce que papa la dernière fois qu’il a essayé de faire des pâtes on a fini au restaurant.


Papa son truc à lui, c’est les chiffres, ceux qu’on trouve dans des journaux spéciaux, dans les livres, ou encore sur son ordinateur portable qu’il emmène même en vacances vu qu’il est fait pour ça.

Des fois, il essaie de nous expliquer, à maman et à moi.

Maman, elle lève les yeux au ciel et dit qu’elle a du lait sur le feu.

Moi, je fais comme si je comprenais, comme si je m’intéressais, je fais des ho, des ha, je m’extasie, j’applaudis.

Jusqu’à ce qu’il dise : « Tu comprends, mon fils, c’est pas possible, tout ça finira mal ».

Là, je me rend compte de mon erreur et gravement, je demande : "Comme la mort de papi ? "

Ça le coupe net à chaque fois. Il me suggère d’aller jouer dans ma chambre.

Alors j’y vais, un peu honteux c’est vrai, de m’être servi de papi mais de toute façon, je ne suis pas censé m’en souvenir. « T’es trop petit pour comprendre, on m’a dit.

Pourtant, je m’en souviens, moi, de la mort de papi. J’avais deux ans. Il mangeait un reste de gâteau de mon anniversaire en cachette, je le regardais faire en rigolant.

Tout à coup, il s’est retourné vers moi et il m’a dit « c’est fini, mon p’tit gars, papi s’en va ». Et puis il est tombé par terre et maman est venue et quand elle l’a trouvé là, elle a pleuré. Et puis les pompiers sont arrivés et le médecin a dit que c’était fini, mais moi je le savais déjà.

On m’a relégué dans un coin et je me suis monté tout seul dans ma chambre.

A l’enterrement tout le monde pleurait sauf moi. Tante Marthe elle a dit : « le pauvre petit, il ne comprend pas ». Mais moi, j’ai bien compris que papi, je ne le verrai plus qu’en photo.

C’est après que c’est devenu compliqué. Papa il arrêtait pas de se disputer avec les autres tontons, et maman elle lui disait que ça ne le regardait pas parce que ce n’était pas son père qui était mort. Et papa rétorquait qu’elle s’était occupée de papi plus souvent que les autres et qu’elle avait dépensé beaucoup d’argent, et que c’était normal qu’elle garde la maison qu’il lui louait, et je ne sais pas quoi d’autre encore.

Enfin, tout ça s’est arrangé l’année dernière. Maman a donné un peu d’argent à mes tontons et maintenant la maison elle est à nous. Mais les tontons, on les voit plus.


Mamie, après ça, elle était souvent à la maison. Elle disait qu’elle s’ennuyait un peu toute seule chez elle.

Alors maman lui a présenté une dame qui fait partie d’un club. Depuis, mamie elle passe son temps au club. Ils jouent au cartes, ils font des voyages et ils discutent en buvant de la prune.

J’y vais des fois. C’est plein de vieux, bien plus vieux que mamie. Mais ils rigolent tout le temps.

Là-bas, je suis gâté, tout le monde s’occupe de moi. J’ai même eu le droit de goûter à la prune. Ça m’a rendu malade.

C’est là que j’ai rencontré Isabelle.

Isabelle, c’est une grande, elle a dix ans. Elle vient avec son papi. Elle habite avec, parce que ses parents ont un travail qui les fait voyager tout le temps.

Depuis, on se voit aussi en-dehors du club. C’est pas facile avec l’école, les devoirs, le foot et tout ça, mais quand même, on arrive à se rencontrer au parc le mercredi quand il fait beau. Moi, je viens avec mamie et elle avec son papet.

En secret, on aimerait bien qu’ils soient amoureux tous les deux. Comme ça, on pourrait se voir plus souvent. Et puis, ça leur ferait de la compagnie. Mais mamie, elle dit qu’elle a pas le temps d’avoir un bon ami et que papi, il la regarde de là-haut et que ça lui ferait sûrement de la peine de la voir se promener avec quelqu’un d’autre.

Alors, avec Isabelle, on fait des plans pour que ça marche.

D’abord, comme c’est presque l’été, il fait beau tout le temps et je me suis pris d’une nouvelle passion pour le cerf-volant, et Isabelle aussi, bien sûr. Et puis, de temps en temps le samedi, on va au cinéma et on laisse nos grand-parents s’asseoir à coté. On surveille mais ils ne font jamais comme les amoureux des films du soir. Ils ne se prennent pas la main et ne se font pas des bisous dans le cou.

Et puis, on a un grand projet pour les vacances : La pension Monplaisir à Saint Malo. Mais là, il va falloir jouer serré.


Tous les ans, pendant un mois, en juillet, je pars avec mamie au bord de la mer. Papa et maman travaillent et je refuse d’aller en colo depuis que mon copain Benoit en est revenu avec la rougeole et des poux.

Alors, comme mamie elle est toute seule à ne rien faire, elle se paye des vacances et emmène son petit fils préféré, moi (le seul, mais pas le moindre, comme elle dit).

L’année dernière on est allé à Dauville. Mamie a trouvé ça trop chic et plein de vieux bourgeois. L’année d’avant, c’était La Rochelle, mais elle a trouvé qu’il y avait trop de monde.

Alors, cette année, je lui ai proposé de retourne à Saint-Malo. On y est allé quand j’avais cinq ans et c’était vraiment bien. La pension Montplaisir elle est vraiment faite pour les mamie et leurs petits enfants. Calme, près de la mer et des clubs. On y mange bien et si on veut on peut avoir des frites à tous les repas.

J’ai pas mis longtemps pour qu’elle accepte. Mamie, elle aime la diversité mais pas trop.

C’est plutôt pour le papet d’Isabelle que je m’inquiète. Invariablement chaque année, ils vont à Sarzeau chez son fils, l’oncle d’Isabelle. Pour le faire changer d’avis, il va falloir s’accrocher.

Le tonton d’Isabelle, il est veuf, comme son père. Sa femme, elle est tombée du haut de la falaise, dans le golf du Morbihan. Depuis, il s’est installé à Saint-Nazaire, où il fabrique des bateaux. Mais tous les étés, il file à Sarzeau dans la maison où ils habitaient avant et avec le papet, il font une espèce de pélerinage à l’endroit où sa femme est tombée.

Personnellement je trouve ça un peu triste de venir voir un rocher où il y a eu un mort. Isabelle, elle regarde que la mer.

Sur le rocher, ils ont gravé une date et des gens du village viennent mettre des fleurs. Comme une tombe. Parce que personne n’a jamais trouvé le corps de la tata d’Isabelle, elle a pas pu être enterrée. Moi je dit que ce sont les requins qui l’ont mangé ou qu’elle a nagé jusqu’en Amérique. Mais mamie elle dit qu’il ne faut pas rigoler avec ça, et Isabelle, ça lui fait de la peine quand je dis ça.

Mais elle dit aussi que ça fait longtemps maintenant et que son tonton il devrait se remarier et avoir des enfants.

Son papet, il est comme mamie, il comprend mieux parce que sa femme aussi elle est morte. Elle était très malade et elle savait qu’elle allait pas vivre longtemps.

Un jour, au mois de novembre, elle a décidé de fêter Noël vu qu’elle savait qu’elle y arriverait pas jusqu’à la vraie date.

Et bien, elle y est arrivée quand même à Noël. Du coup, Isabelle, elle a eu deux fois des cadeaux cette année-là.

Sa mamet, elle est morte quelques jours après, en souriant, comme si elle les avaient tous bien eu.

Isabelle, elle est un peu triste quand elle me raconte ça, mais contente quand même parce qu’elle sait que sa mamie elle est heureuse au ciel. Peut-être qu’ils se connaissent avec mon papi, peut être même qu’ils se sont mariés et qu’ils aimeraient bien que mamie et le papet d’Isabelle ils fassent pareil.

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Publié dans Mon stylo plume

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P
N'emêche que c'est beau.
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M
merci
P
C'est très beau ! J'ai la dôle d'impression que ce n'est pas totalement imaginé, mais je me trompe peut-être...
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M
Disons que j'ai pris un peu de la façon d'écrire des auteurs dont je parle sur le forum. et puis, j'ai vécu à la campagne, où des choses comme ça se passent dans la tête de certains enfants, l'amitié, les grands-parents, les vacances au bord de la mer, le club des "vieux de la vieille, la mort brute et qui leur est cachée. Mon grand-père est mort quand j'avais 6 ans et je pleurais au contraire du petit garçon de mon histoire. et mes tantes disaient que je ne savais pas pourquoi je pleurais. Mais je savais.....